Hela, 2727
Rashmika avait fait preuve d’optimisme en estimant à deux ou trois heures la durée du trajet jusqu’au pont : quatre heures plus tard, ils n’avaient franchi que la moitié de cette distance. Il y avait eu beaucoup de périodes de frustration au cours desquelles la caravane s’était littéralement repliée sur elle-même, suivant les épingles à cheveux de la route à flanc de paroi. À d’autres moments, ils avaient dû emprunter des tunnels forés dans la falaise, se déplaçant à une allure à peine plus rapide que la marche et raclant la glace des deux côtés. Deux ou trois fois, il leur fallut s’arrêter complètement, le temps de régler un problème technique – sans qu’aucune explication leur soit jamais donnée. Après ces arrêts, elle avait l’impression que les navigateurs tentaient de rattraper le retard, et leur imprudence – les véhicules rebondissaient et faisaient des embardées dangereusement près du bord – ne faisait qu’ajouter à son angoisse. Quand le questeur lui avait annoncé qu’ils prendraient le pont, elle avait éprouvé une grande appréhension, mais elle se disait à présent que ça ne pouvait pas être pire que le franchissement de la corniche. La route à flanc de falaise était un artefact humain : elle avait été creusée, créée à la dynamite au cours du siècle écoulé, et probablement réparée ou redessinée plusieurs fois depuis. Elle avait dû s’effondrer en bien des endroits, au fil des ans, et de nombreux véhicules avaient dû faire le long plongeon vers le fond du gouffre. Mais le pont était sûrement plus ancien que ça. Réflexion faite, elle trouvait hautement improbable qu’il décide de s’effondrer précisément maintenant. En fait, si ça arrivait, ce serait un privilège remarquable.
Enfin, elle serait quand même contente une fois de l’autre côté.
Elle regardait par la fenêtre panoramique quand elle repéra une nouvelle succession d’éclairs, comme celle qu’elle avait observée du toit. Ils étaient plus vifs, cette fois – leur source était manifestement plus proche –, et ils lui laissèrent des images résiduelles violettes, hémisphériques, sur la rétine, même quand elle clignait des paupières.
— Vous vous demandez ce que c’est, fit une voix.
Elle se retourna. Elle s’attendait à voir le questeur Jones, mais ce n’était pas sa voix. C’était la voix d’un homme plus jeune, qui parlait avec l’accent des malterres.
Harbin ? se demanda-t-elle un instant. Et si c’était Harbin ?
Ce n’était pas son frère.
C’était un homme qu’elle ne connaissait pas. Il était plus grand qu’elle, à peine plus âgé, estima-t-elle, bien que quelque chose dans sa physionomie – dans ses yeux, plutôt – le fît paraître beaucoup plus vieux. Pas trop mal, convint-elle. Il avait un visage étroit, grave, aux pommettes proéminentes, et une mâchoire tellement carrée qu’elle faisait mal à voir. Ses cheveux étaient coupés très court, trop court à son goût, de sorte que la forme exacte de son crâne était apparente : un rêve de phrénologue. Il avait de petites oreilles, plus décollées qu’il ne l’aurait peut-être souhaité, un cou de poulet, et sa pomme d’Adam proéminente la mit mal à l’aise, lui donnant l’impression que quelque chose s’était détraqué dans son cou et qu’il fallait le remettre en place avant que ce ne soit irréparable.
— Comment pouvez-vous savoir ce que je pense ? rétorqua-t-elle.
— C’est bien la question que vous vous posez, non ?
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Et vous connaissez la réponse, j’imagine ?
— Ce sont des explosions, répondit-il aimablement, comme s’il était habitué à ce genre de rebuffade. Des explosions nucléaires. Provoquées par les équipes de voirie pour déblayer la route devant les cathédrales. C’est le Feu Céleste.
Elle pensait bien que les explosions avaient un rapport avec la Voie, mais quand même…
— Je ne savais pas qu’ils utilisaient ce genre de procédé.
— C’est rare. Je n’ai pas écouté les informations, mais ils ont dû tomber sur une obstruction particulièrement importante. Ils auraient pu la dégager avec des moyens conventionnels, mais ils n’en avaient manifestement pas le temps, avec ces cathédrales qui se rapprochent constamment. À mon avis, c’était une opération de sabotage effectuée par des traînards.
— Oh, je vous en prie, vous pourriez éclairer ma lanterne ?
— C’est ce qui se passe quand les cathédrales de l’arrière commencent à perdre du terrain. Il leur arrive de saboter la Voie derrière elles pour entraver l’avance des cathédrales de tête quand elles reviendront, à la révolution suivante. Évidemment, personne n’arrive jamais à prouver quoi que ce soit…
Elle examina sa tenue : un pantalon et une chemise à manches larges, au col haut. Des chaussures plates, légères ; le tout gris, passe-partout. Aucune indication de rang, de statut, de niveau de fortune ou d’affiliation religieuse.
— Qui êtes-vous ? demanda Rashmika. Vous me parlez comme si nous nous connaissions déjà, mais je ne me souviens pas…
— Mais si, vous me connaissez, répondit le jeune homme.
Son visage disait qu’il était sincère, ou au moins qu’il pensait ne pas mentir. Sa conviction faisait qu’elle était d’autant moins encline à lui faire confiance, si irrationnel que ce soit.
— Je pense que vous vous trompez.
— Ce que je veux dire, c’est que nous nous sommes déjà rencontrés. Et vous avez une dette envers moi.
— Vraiment ?
— Je vous ai sauvé la vie – quand vous étiez sur le toit et que vous regardiez dans le puits d’accès. Vous avez failli tomber et je vous ai rattrapée.
— Ce n’était pas vous, dit-elle. C’était…
— Un Observateur ? Oui, en effet. Mais ça ne veut pas dire que ce n’était pas moi.
— Ne dites pas de bêtises ! lança Rashmika.
— Pourquoi ne me croyez-vous pas ? Vous avez vu mon visage ?
— Pas nettement, non.
— Alors qu’est-ce qui vous permet de penser que ce n’était pas moi ? Oui, je sais, ç’aurait pu être n’importe lequel d’entre nous. Mais qui d’autre a vu ce qui s’est passé ?
— Vous ne pouvez pas être un Observateur.
— Non, maintenant, je ne peux plus.
Elle ne voulait pas de sa compagnie. Elle n’avait rien contre lui en particulier, mais elle voulait être seule pour observer la lente approche vers le pont, se mettre dans l’état d’esprit voulu pour le moment de la traversée, établir une carte mentale du terrain difficile qui les attendait. Elle n’avait pas envie de parler de la pluie ou du beau temps, pas envie d’être distraite, et sûrement pas par le genre d’individu qu’il prétendait être.
— Qu’entendez-vous par là ? demanda-t-elle néanmoins. Vous êtes un Observateur, oui ou non ?
— Je l’étais, mais je ne le suis plus.
Elle éprouva une étincelle de sympathie.
— À cause de ce qui s’est passé sur le toit ?
— Non. Ça n’a pas aidé, sûrement, mais j’avais déjà des doutes avant.
— Oh.
Alors, elle pouvait avoir la conscience tranquille.
— Mais ça ne veut pas dire que vous n’y êtes pour rien.
— Comment ça ?
— Je vous ai vue, la première fois que vous êtes montée sur le toit. J’étais sur la plate-forme d’observation, avec les autres. Nous étions censés nous concentrer sur Haldora, écartant toutes les distractions extérieures. Ils pourraient nous faciliter la tâche en restreignant physiquement notre vision, en obligeant nos yeux à rester braqués sur la planète, mais ce n’est pas comme ça que ça se passe. Nous sommes censés regarder Haldora à chaque instant de la journée, quelles que soient les diversions. Il y a des systèmes, dans nos casques, qui enregistrent le moindre mouvement de nos globes oculaires. Et je vous ai vue. Du coin de l’œil, au début. Mon œil a fait un mouvement involontaire pour se focaliser sur vous, et j’ai perdu contact avec Haldora pendant une fraction de seconde.
— Le vilain ! dit-elle.
— Plus que vous ne pensez. Cette seule violation aurait mérité une mesure disciplinaire. Moins parce que j’avais détourné le regard que parce que j’occupais une place sur le toit qui aurait pu être utilisée par un Observateur plus vigilant. C’était ça mon péché, parce que, à cet instant, il y avait toujours une chance – si infime soit-elle – qu’Haldora s’éclipse. Et que j’aurais privé quelqu’un d’autre de la chance d’assister à ce miracle parce que j’avais eu la faiblesse de regarder ailleurs.
— Mais elle n’a pas disparu. Vous êtes dédouané.
— Certes, mais ce n’est pas comme ça qu’ils voient les choses, dit-il en baissant les yeux d’un air qu’elle trouva penaud. Enfin, c’est purement académique : ma faute était encore plus grave. Je n’ai pas ramené mon regard sur Haldora alors que j’étais bien conscient d’avoir perdu le contact. Je me suis contenté de vous observer, de faire sciemment le point sur vous, sans oser bouger une partie de mon corps. Je ne pouvais pas voir votre visage, mais je voyais comment vous vous déplaciez. Je savais que vous étiez une femme, et quand je m’en suis rendu compte, ça n’a rien arrangé, au contraire. Ce n’était plus une vague curiosité. Je n’étais pas simplement distrait par un détail bizarre du paysage…
Elle éprouva, en l’entendant prononcer le mot « femme », une douce excitation dont elle espéra qu’elle ne se lisait pas sur son visage. Quand l’avait-on jamais appelée de la sorte sans faire précéder ce mot de l’adjectif « jeune », ou d’un autre terme tout aussi réducteur ?
Elle rougit.
— Mais vous ne pouviez pas savoir qui j’étais.
— Non, dit-il. Pas avec certitude. Et puis vous êtes remontée, et je me suis dit : ça doit être une personne d’esprit très indépendant. Personne d’autre n’était monté sur le toit pendant tout le temps où je m’y étais trouvé. Et quand vous avez failli avoir cet accident… Eh bien, j’ai vu votre visage. Pas distinctement, mais suffisamment pour savoir que je vous reconnaîtrais si je vous revoyais.
Il s’interrompit et observa un moment le paysage. Puis :
— Quand je vous ai vue ici, reprit-il, j’avais encore des doutes. Ensuite j’ai vu les éclairs et je me suis dit que je devais tenter le coup. Je suis content de l’avoir fait. Vous avez l’air gentille, et maintenant vous avez quasiment admis que vous étiez celle que j’ai aidée sur le toit. Ça vous ennuie si je vous demande votre nom ?
— Non, à condition que vous me disiez le vôtre.
— Pietr, dit-il. Pietr Vale. Je viens de Skull Cliff, dans les basses terres d’Hyrrokkin.
— Rashmika Els, fit-elle, sur la réserve. Je viens d’un endroit appelé High Scree, dans les malterres de Vigrid.
— Il me semblait bien avoir reconnu votre accent. Je ne suis pas à proprement parler originaire des malterres, mais nous venons d’endroits pas si éloignés que ça, après tout.
Rashmika se sentait partagée entre la politesse et l’hostilité.
— Vous risquez de trouver que nous sommes plus éloignés que vous ne le pensez.
— Pourquoi dites-vous ça ? Nous allons tous les deux vers le sud, vers la Voie, non ? Je me demande ce qui pourrait nous séparer.
— Oh, énormément de choses, rétorqua Rashmika. Je ne suis pas là en pèlerinage. Je mène une… une enquête.
— Une quête, une enquête…, fit-il avec un sourire.
— Je suis là pour des raisons personnelles. Une affaire laïque. Qui n’a rien à voir avec votre religion, à laquelle, soit dit en passant, je ne crois pas, mais qui a un rapport avec le bien et le mal.
— Je ne m’étais pas trompé. Vous êtes vraiment une personne sérieuse et déterminée.
Ce qui ne lui plut pas.
— Vous ne devriez pas aller retrouver vos amis ?
— Ils ne me laisseront pas revenir, dit-il. Ils auraient pu tolérer un moment d’inattention ; ils auraient même pu me pardonner le genre de manquement dont je vous ai parlé. Mais une fois qu’on les quitte, c’est fini. On est contaminé. Il n’y a pas de retour en arrière possible.
— Pourquoi êtes-vous parti ?
— À cause de vous, je vous l’ai dit. Le fait de vous voir là-haut a ouvert une brèche de doute dans la cuirasse de mes certitudes. Je suppose qu’elle ne devait pas être bien solide, ou je ne vous aurais même pas remarquée. Mais la seconde fois, quand vous avez failli tomber, je commençais déjà à me demander si j’avais la conviction suffisante pour continuer. Il ne faut pas vous en vouloir, poursuivit-il en levant la main, coupant court aux objections de Rashmika. Vraiment, ç’aurait pu m’arriver avec n’importe qui. Ma foi n’a jamais été aussi forte que celle des autres. Et quand je réfléchissais à ce qui m’attendait, ce à quoi je me préparais, je savais que je n’aurais pas la force d’aller jusqu’au bout.
Elle savait ce qu’il voulait dire. Les rigueurs de cette partie du pèlerinage n’étaient rien à côté de ce qui arriverait quand Pietr parviendrait à la cathédrale qui était sa destination. Là, sa foi serait consolidée par des moyens chimiques irréversibles. En tant qu’Observateur, il subirait des traitements chirurgicaux et neurologiques qui lui permettraient de contempler Haldora à chaque instant de son existence. Pas de sommeil, pas d’inattention, pas même un clignement d’yeux.
Rien qu’une observation muette, jusqu’à sa mort.
— Je n’aurais pas la force non plus, dit-elle. Même si j’avais la foi.
— Comment se fait-il que vous ne l’ayez pas ?
— Je crois aux explications rationnelles. Je ne crois pas que les planètes cessent d’exister comme ça, sans raison.
— Mais il y a une bonne raison. La meilleure raison possible.
— L’œuvre de Dieu ?
Pietr hocha la tête. Fascinée, elle regarda la bosse de sa pomme d’Adam repousser le col haut de sa chemise.
— Quelle meilleure explication pourriez-vous souhaiter ?
— Mais pourquoi ici, et pourquoi maintenant ?
— Parce que c’est la Fin des Temps, répondit Pietr. Nous avons eu des guerres humaines, des pestes humaines. Et puis nous avons eu des pestes non humaines et on nous a parlé de guerres non humaines. Vous ne vous demandez pas d’où viennent les réfugiés ? Ou pourquoi ils sont venus justement ici ? Ils le savent. Ils savent que c’est l’endroit où ça va commencer. L’endroit où ça va arriver.
— Je croyais vous avoir entendu dire que vous n’étiez pas croyant.
— J’ai dit que je n’étais pas sûr de la force de ma foi. Ce n’est pas tout à fait pareil.
— Je pense que si Dieu voulait se faire entendre, il trouverait un meilleur moyen que l’éclipse aléatoire d’une planète située à des années-lumière de notre monde.
— Mais les éclipses ne sont pas aléatoires, objecta Pietr, éludant le reste de son argumentation. C’est ce que tout le monde dit, mais ce n’est pas vrai. Les églises le savent, et ceux qui prennent le temps d’étudier les comptes rendus le savent aussi.
Elle se rendit alors compte qu’elle était intéressée malgré elle par ce qu’il avait à dire. Il avait raison : pour les églises, les disparitions d’Haldora étaient toujours le fait d’une programmation divine, insondable. Et elle n’en était pas fière, mais force lui était de reconnaître qu’elle avait toujours accepté cette vision des choses, sans la mettre en question. Elle ne s’était jamais demandé si la vérité n’était pas plus complexe. Elle s’était beaucoup trop absorbée dans l’étude des Shifteurs pour approfondir la question.
— Si elles ne sont pas aléatoires, demanda-t-elle, alors qu’est-ce que c’est ?
— Je ne sais pas comment vous appelleriez ça si vous étiez une érudite, ou une mathématicienne. Ce que je ne suis pas non plus. Je sais seulement ce que des gens comme ça, des savants, m’ont dit. Il est vrai qu’on ne peut pas prédire quand la prochaine éclipse se produira – en ce sens, le phénomène est aléatoire. Mais l’intervalle moyen entre les éclipses diminue depuis que Quaiche a assisté à la première. Ce n’était pas apparent jusqu’à une époque récente. Maintenant, à l’examen des preuves, ça crève les yeux.
Rashmika sentit sa nuque la picoter.
— Eh bien, montrez-les-moi, vos preuves. Je veux les voir.
Le véhicule fit une brusque embardée. Il entrait dans un des tunnels creusés à flanc de falaise.
— Des preuves, je peux vous en montrer. Maintenant, que ce soient les bonnes ou non, ça, c’est une autre histoire.
— Comment ça ?
Rashmika entendit des chocs sourds alors que des pierres et de la glace, arrachées à la voûte, tombaient sur le toit du véhicule. Elle pensa aux Observateurs qui se trouvaient là-haut et se demanda comment ils vivaient ça.
— Nous atteindrons le pont d’ici quatre ou cinq heures, dit le jeune homme. Quand nous serons au milieu, retrouvons-nous sur le toit, comme l’autre fois. J’aurai quelque chose d’intéressant à vous montrer.
— Pourquoi accepterais-je de vous retrouver sur le toit, Pietr ? Puis-je vraiment vous faire confiance ?
— Évidemment, répondit-il.
Elle le crut, parce qu’il pensait ce qu’il disait.